Bon nombre d’entre nous, français, anglais, européens, américains, nous rendons difficilement compte des restrictions et interdictions qui peuvent exister dans le monde au regard de la musique et de l’expression culturelle de manière générale. Alors lorsque nous avons croisé le chemin de Makichi – trois mots persans qui signifient « nous / qui / quoi » – nous avons été frappés de plein fouet par le destin de deux artistes qui ont vécu, chacun, dans leur individualité, des interdictions diverses leur empêchant de vivre de leur art comme ils souhaitaient le faire.

Makichi, c’est la réunion de Ash, iranien né à Téhéran, et Sonia, iranienne née à Strasbourg. S’ils se sont rencontrés en Iran et qu’ils ont décidé de faire de la musique ensemble en Iran dans un premier temps, c’est en France, dans la ville de Strasbourg, qu’ils parviennent à s’exprimer pleinement, musicalement. Après un album composé sous le régime iranien, en persan, se sont ensuivis de nombreuses sorties, à commencer par « Error » en 2017 qui leur a valu le trophée d’argent aux Global Music Awards ainsi qu’une nomination aux Independent Music Awards. Le 5 mars, ils sont revenus avec un deuxième album conceptuel intitulé « The Rain Stopped », un album avant-gardistes aux influences perses, arabes et occidentales.

Pour en savoir plus sur la formation du duo, sur leurs débuts en Iran et leur nouvelle vie en France, nous sommes allés leur poser quelques questions.

Bonjour Makichi ! Merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore ?
Sonia : Je suis Sonia Kelichadi, chanteuse et compositrice franco-iranienne, et je suis mère.
Ash : Mon nom complet est Farshad Khoshnoud, mais Ash c’est beaucoup plus facile pour tout le monde. Je suis donc Ash, compositeur, producteur iranien. Et père.

Si cela vous convient, j’aimerais d’abord parler de votre formation et de vos influences musicales. Ash, tu es né à Téhéran, et tu jouais dans un groupe de rock underground, d’après ce que je sais. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce qui t’as donné envie de faire du rock ?
Ash : Oui, c’est vraiment intéressant. Je pense que cela est dû en partie à mon père, qui est un compositeur iranien connu. Ses œuvres sont pour la plupart à la fois pop et classiques, et la plupart de ses œuvres ont été composées avant la révolution iranienne en 1978, la musique pop à l’époque était vraiment différente. Nous n’avons donc jamais joué de musique traditionnelle Perse chez nous. Egalement, mon frère aîné, dès mon plus jeune âge, m’a fait découvrir des groupes comme Red Hot Chili Peppers, Depeche Mode, Dire Straits etc. Et nous écoutons toujours ce genre de musique chez nous. Ce sont les fondements de ma formation musicale, alors j’ai commencé à apprendre le blues et le rock et j’ai choisi la basse comme premier instrument.

Sonia, de ton côté, tu es née en France mais ta famille est iranienne. Comment est-ce que la culture de tes parents t’as influencée, musicalement parlant ?
Sonia : Pour moi, c’est pareil que pour Ash. Il y a toujours eu de la musique traditionnelle persane dans notre maison. Ma grand-mère nous lisait Hafez*. Et c’était comme une règle chez nous, tout le monde devait jouer d’un instrument traditionnel. J’ai donc commencé à jouer du Tar dès l’âge de 16 ans.

*Hafez est un poète et philosophe iranien du XIVe siècle.

Vous vous êtes donc rencontrés tous les deux en Iran et vous avez commencé à faire de la musique ensemble sur le territoire iranien. Comment était-ce de composer tout en essayant de faire face aux restrictions culturelles et musicales de l’Iran ? Et que se passe-t-il si une femme est surprise en train de chanter ou si l’on joue du rock ?
Sonia : Heureusement, je ne me suis jamais fait prendre, donc je ne peux pas parler de ma propre expérience. Mais j’ai toujours entendu de mauvaises histoires.
Ash : Permettez-moi de vous raconter une histoire. Il y a quelques années, certaines personnes ont décidé d’organiser un petit festival de musique rock privé avec de la musique live au sein d’une propriété privée. Et les organisateurs ont vendu des billets pour que les musiciens puissent également être payés, les billets n’étaient ceci dit vraiment pas chers. Dans la nuit du concert, la propriété a fait l’objet d’un raid de la police ! Ils ont arrêté tout le monde en les accusant de «rassemblement satanique» ! Heureusement, je n’ai pas pu assister à l’événement. Après quelques jours de garde à vue, ils ont tous été condamnés à être fouettés, à payer une grosse amende ou à 6 mois de prison ! C’est comme ça !

La situation a-t-elle évolué depuis votre départ ?
Sonia : On l’espère, mais nous n’entendons jamais rien quant à une possible amélioration de la situation !

Avant de parler de votre dernière sortie, je voulais évoquer votre single « Losing My Religion », un single que vous avez sorti en 2020. La chanson est aussi douce et répétitive qu’une berceuse, tout en étant aussi triste que des adieux. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce titre ?
Sonia : Nous avons toujours voulu rendre notre musique aussi minimaliste que possible.
Ash : Nous souhaitions enregistrer une reprise, mais nous voulions qu’elle soit très différente de l’originale. Et nous ne pouvions penser à autre chose que « Losing My Religion », c’était la chanson qu’on devait reprendre. La musique et les paroles nous touchaient beaucoup.

Je passe maintenant à votre album. Vous venez de sortir « The Rain Stopped », un album de 10 titres rempli d’influences diverses, provenant à la fois de vos origines culturelles et d’influences plus récentes, si je puis me permettre. J’ai eu la chair de poule dès l’introduction. Sur « Story (The Beginning) », on t’entend surtout toi, Ash, parler de vos vies respectives et de la façon dont elles pèsent sur vous aujourd’hui. Comment avez-vous composé cet album, et qu’est-ce qui vous a donné envie de rendre cette introduction à la fois apaisante, brute et emplie de vérité ?
Ash : Puis-je me permettre de dire à quel point c’est agréable d’obtenir un retour aussi significatif sur notre album ? Merci beaucoup. Et en tant que compositeur, il est vraiment difficile de dire pourquoi on décide de faire les choses d’une certaine manière. Parce qu’il y a toujours beaucoup d’émotions et d’expériences qui se sont développées en nous et qui nous amènent inconsciemment faire les choses d’une certaine manière, dans le processus créatif. Ces choses à l’intérieur de vous agissent pour vous, et je pense que cela se fait inconsciemment. Et laissez les émotions à l’intérieur de vous guider plutôt que de trop réfléchir à comment faire est la meilleure façon de créer.

Dans l’ensemble, l’album est beaucoup plus électronique que vos précédentes sorties. Y a-t-il une raison à ce changement soudain ?
Sonia : En fait, nous avons toujours pensé à faire de la musique électronique.
Ash : Exactement, peut-être que le chemin qui se dessine dès le début de cet album a été notre transition vers la destination que nous cherchons toujours.

Je passe directement à « A Dead Memory » ; c’est l’un des morceaux les plus acoustiques de l’album, un morceau qui donne l’occasion d’entendre vos deux voix s’entremêler, et de vous entendre raconter une histoire, partager des pensées sur des souvenirs qui s’estompent et des souhaits qui ne se réalisent pas. Lorsque vous écrivez les paroles, est-ce que vous les écrivez tous les deux ? Si tel est le cas, pouvez-vous nous en dire plus sur votre processus créatif et votre volonté de partager les détails personnels de vos propres histoires ?
Sonia : Oui, nous écrivons les paroles à deux. Et au fur et à mesure que nous avançons dans l’album, étape par étape, et que nous arrivons à « A Dead Memory », on arrive au moment où l’on réalise que tous ces souvenirs dont on parle s’effacent et se transforment en une certaine illusion.
Ash : En fait, nous avons une vidéo sur notre chaîne Youtube et notre page Instagram qui expliquent le cheminement qui existe entre les chansons et en quoi elles font écho aux 7 étapes du mysticisme. Aux 7 étapes vers la rédemption et l’illumination et la liberté. Et nous souhaitions que cette chanson sonne un peu plus « vide » que les autres. C’est pour cela qu’on a cherché à produire ce titre de cette manière.

« You work, you try, you comply, you cry
You fight, you run, you lose, you learn »

Après « Antrakt » et « Opposites », deux morceaux très introspectifs, on a l’occasion d’écouter le titre « You », un titre dont l’ambiance se veut entièrement différente et qui apporte un autre type d’énergie à l’album. Cette fois, les paroles sont beaucoup moins descriptives et beaucoup plus simples, mais elles déclenchent des émotions puissantes et des images vives dans l’esprit de l’auditeur. J’imagine que les paroles sont en fait une représentation de la façon dont vous avez tous les deux vécu votre vie, depuis que vous êtes enfants jusqu’aux adultes que vous êtes aujourd’hui. Comment avez-vous écrit et composé ce morceau ?
Ash : Tout d’abord bravo par rapport à votre point de vue sur cette chanson, car je me souviens que l’idée originelle qui a donné naissance aux paroles de ce titre venait de notre propre fils. C’est quand on a regardé notre nouveau-né qui doit commencer à apprendre à faire toutes ces choses que nous avons pensé que tout le monde doit passer par le même processus d’apprentissage dans la vie. Mais en Iran, la plupart du temps, cet apprentissage ne suffit pas. D’où la partie persane du titre, d’où cette citation de Hafez qui dit «nous avons tout fait et rien ne s’est passé, nous avons réalisé que nous devions simplement quitter cette ville». Et nous avons pensé que pour soutenir un message comme celui-ci, nous avons besoin d’une musique plus énergique avec une batterie très présente.

Alors que l’album se termine et que nous écoutons sa conclusion, intitulée « My Home (Ending) », on a la sensation d’avoir vécu un peu de votre vie avec vous. Avez-vous toujours été à l’aise pour partager vos histoires comme vous l’avez fait sur cet album ?
Sonia : Oui, car lorsque vous avez envie de présenter un travail artistique qui a une certaine profondeur, vous devez mener une introspection honnête et partager vos propres histoires de manière véridique.

Je sais que cet album vient de sortir, mais quels sont vos projets maintenant qu’il est sorti ?
Ash : Pour le moment, nous essayons de présenter notre album à un public plus large. Et ça nous manque vraiment d’être sur scène, on espère pouvoir partager notre musique sur scène bientôt. Parce que c’est la plus belle partie du travail d’un artiste ou d’un musicien. Être devant un public en direct et partager sa musique avec eux. Et nous continuons bien sûr à travailler et à travailler, de toutes les manières possibles. C’est notre devise de toute manière, nous ne restons jamais silencieux.


Makichi est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également les suivre sur Instagram !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !