Variéras : un virtuose qui excelle dans l’art de la musique ambiante et dont les maîtres à penser ne sont autre que les grands compositeurs de musique classique. Suivi par un grand nombre de personnes pour ses expériences immersives que sont les bains électroniques, Variéras sait aussi impressionner sous le format plus classique de l’album… et même du remix ; adepte des reworks, des oeuvres en plusieurs parties et s’inspirant lui-même des plus grands oeuvres classiques, il a laissé récemment Canblaster, Apollo Noir et Hoosky donner leur interprétation de « Bakélite », l’un des titres phares de son album « Variables » sorti l’année dernière – et qui n’était autre que l’un des premiers albums de musique ambiante que nous chroniquions sur le magazine ! Pour en savoir plus sur les démarches artistiques qui animent les sorties de Variéras, nous lui avons posé quelques questions.

1. Hello Variéras, et merci beaucoup d’avoir accepté de répondre à nos questions aujourd’hui ! Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour celles & ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?

Hello, merci beaucoup de m’avoir invité à vous répondre ! Je m’appelle Variéras, je suis compositeur, synthésiste et producteur. Je viens d’un background plutôt classique, j’ai fait des études de composition et d’orchestration à Paris, puis je suis parti vivre au Japon ou j’ai fini par rencontrer Sam Tiba (producteur, ex-Club Cheval, cofondateur du label Land Arts) qui tournait là-bas, et qui m’a initié à la production électronique. Je suis aussi très influencé par la musique Ambient, par mon père qui en écoutait beaucoup à la maison quand j’étais petit ; et j’essaie dans ma musique de tisser des liens entre ce que j’ai appris du monde “classique”, les techniques électroniques et mon amour de l’Ambient Music.

2. Avant de parler de tes dernières actualités – à savoir un EP de remixes mais surtout un clip hautement graphique – je voulais revenir sur la base, soit ton album « Variables », sorti en fin d’année 2020 et que l’on couvrait alors sur le magazine. Qu’est-ce qui a inspiré le nom de l’album ?

“Variables” proposait une réflexion sur la notion de cycle et de variations. Il a été composé à une période, le premier confinement, où il était important pour moi d’avoir la sensation qu’on peut toujours refaire, réinterpréter ; que le cycle n’est pas un retour sur l’identique, mais l’occasion de donner plusieurs vies à une même idée. En outre, il y avait un clin d’œil à mon propre nom, puisque si on l’écrit sans l’accent, il s’agit de la deuxième personne du singulier futur du verbe varier (tu varieras). Ce jeu autour de la variation, qui a donné les différentes déclinaisons de “Direct Sunlight” et de “Radiant”, s’est prolongé dans l’EP de remix, qui tourne autour de la seule track qui n’avait pas été décliné dans “Variables” : “Bakélite”.

3. L’album en soi fait écho à plusieurs oeuvres classiques et néoclassiques – et c’est le cas de « Bakélite », le titre qui fait aujourd’hui l’objet de remixes de la part de plusieurs artistes de renom qui font aujourd’hui le renouveau de la scène électronique française. Il s’inspire de la quatrième symphonie de Beethoven : quel est ton rapport avec ce compositeur ?

Oui, effectivement, le morceau est construit autour de 4 mesures du premier mouvement de la quatrième symphonie de Beethoven, un passage de 3 ou 4 secondes à peine, quelques accords qui s’enchaînent. Et dans ce petit extrait il y a déjà tout un monde. C’est ce que j’admire chez ce compositeur : la faculté de faire tenir tout un cosmos dans des motifs très simples ; c’est ce que j’espère avoir appris, et apprendre encore de lui : l’économie de moyens.

4. Et d’où est venue cette idée d’hommage, finalement, à ces morceaux et grands compositeurs classiques ?

Ça s’est imposé à moi sans que j’ai vraiment eu besoin de le faire consciemment. Avec l’ambient des années 1990/2000, il s’agit de ma culture musicale, celle dans laquelle j’ai mes références ; en fait, je ne peux pas ne pas y faire référence, puisque ça a construit la façon dont j’écris la musique, comme j’imagine qu’un producteur influencé par la house de chicago aura du mal à détourner son oreille de certaines sonorités ou de tournures musicales typiques.

5. Aujourd’hui, tu fais intervenir plusieurs artistes sur ton EP de remixes, intitulé « Bakélite Reworks ». J’estime que pour apprécier un remix il faut savoir apprécier l’original ; il est composé de plusieurs mélodies qui selon moi se superposent, une mélodie douce, souple et qui évolue dans les octaves au synthétiseur, puis une mélodie saccadée, presque sourde, jouée au violon et qui vient se superposer à la mélodie première, avant que cette dernière ne s’efface et laisse place à un piano brut ; les instruments se répondent et l’auditeur-ice les écoutent tour à tour au fil du morceau. Comment a-t-il été composé ?

J’adore les questions qui parlent vraiment de la musique elle-même. Elles sont hyper rares, en fait. Alors, tout est partie de la séquence d’accords venant du court extrait de Beethoven. J’avais envie de composer une suite, de faire durer l’atmosphère que j’y trouvais, mais sans non plus donner l’impression de réécrire Beethoven à sa place. Il fallait donc changer radicalement le contexte musical, et c’est comme ça que je me suis arrêté sur le choix d’un arpège au synthétiseur qui forme la matière harmonique et mélodique du premier tiers. Mais je ne voulais quand même pas gommer complètement la nature orchestrale du matériau d’origine. D’où les accords saccadés aux cordes, comme si le son de l’orchestre passait, hachuré, entre les notes du synthétiseur. Enfin, je voulais une mélodie qui amène doucement le morceau à sa fin, et je me suis naturellement tourné vers le piano, chaud et boisé, qui me semblait lier parfaitement les timbres analogiques et le sample d’orchestre.

6. Et pour mettre en parallèle l’EP de remixes et ton album « Variables » avant de rentrer dans les remixes et le clip du remix de Canblaster : « Bakélite » est l’un des seuls morceaux de ton album qui n’a pas été composé en plusieurs parties : est-ce que c’était la volonté derrière cet EP de remixes ? De laisser des artistes composer, finalement, la « suite » de Bakélite ?

Oui, exactement. On avait laissé la porte ouverte, avec Vincent de Kowtow Records, pour une suite, comme dans les films quand on laisse la possibilité pour faire un 2 ! Plus sérieusement, on savait qu’on allait revenir sur ce titre d’une manière ou d’une autre.

7. Parmi les divers remixes qui composent ce nouvel EP, il y a le remix de Canblaster. Avant de parler du clip et notamment de son scénario : le remix, que tu appelles à juste titre « rework », reprend en filigrane ton morceau mais lui donne un aspect cinématique, et une construction en crescendo. As-tu guidé d’une manière ou d’une autre Canblaster et les autres artistes qui ont remixé ton titre ?

Non, je n’ai donné aucune instruction. Pour moi c’était très important que les amis qui remixaient le morceau, Canblaster, Hoosky et Apollo Noir, se sentent libre de se le réapproprier. Je savais qu’il n’y aurait rien à redire, ce sont trois musiciens dont je respecte énormément le travail, qui ont plus d’expérience que moi dans la production et qui, comme je m’y attendais, ont été capable d’emmener la track plus loin que je n’aurais pu le faire moi-même.

8. Concernant le clip – radicalement opposé à ton premier clip qui était très abstrait et en 3D – il montre, presque sous forme  de court métrage et sans parole aucune, le retour à la réalité d’un homme qui se remet d’une forme d’amnésie, qui a des flashs subliminaux et que l’on voit succomber à ces flashbacks (ou flashforwards !) au fur et à mesure que l’histoire se développe. Comment est-ce que ce scénario est né ? Est-ce que c’était une interprétation du morceau que tu avais envisagée au moment de sa composition, et particulièrement au moment de l’écoute du remix ?

Comme pour les remix, le clip est entièrement né de l’imagination de son concepteur, Quentin Keriven, et j’ai tout de suite adhéré à sa vision. J’aime beaucoup toutes les histoires qui traitent de la distorsion du temps ou de sa perception.

9. Est-ce que d’autres clips sont prévus d’ailleurs, à l’avenir, pour illustrer les autres reworks ?

Ça n’est pas prévu pour le moment, mais ça peut changer ! On reste ouverts sur la question en tout cas.

Similaire à Variéras : On a discuté avec piano and coffee records, un label qui fait figure de proue dans le milieu de la musique néoclassique indépendante

10. Je sors volontairement de ton EP de remixes pour extrapoler et parler des « bains électroniques » que tu as notamment joué sur Tsugi Radio pendant le confinement : d’où est venue cette envie ? Est-ce quelque chose qui avait été fait auparavant et que tu as souhaité importer en France ? As-tu adapté un concept pré-existant à ta propre sensibilité musicale ?

Personnellement, je pense que mon envie de jouer de la musique ambient dans un contexte immersif vient justement de mes premiers contacts avec ce style de musique, par le biais de mon père, qui s’enfermait dans son atelier (il est artiste-peintre) en mettant Brian Eno, Steve Roach, Jon Hassell, et tant d’autres, à fond dans ses hauts-parleurs. Quand je me faufilais pour aller le voir travailler, le son prenait à la cage thoracique. J’adorais ça. Ça avait immédiatement un effet très puissant sur moi, comme une drogue.

Mais le projet des bains sonores est vraiment né d’une rencontre entre trois personnes.

En 2019, via notre label commun, Land Arts, j’ai fait la connaissance de Joseph Schiano di Lombo, musicien extraordinaire avec qui j’ai beaucoup collaboré depuis. On avait organisé un concert pour l’expo que Joseph donnait au Palais Royal, une impro ambient de 7H (!) C’est à cette occasion qu’on a croisé le chemin de la troisième personne à l’origine du projet des bains sonores : Marine Parmentier, la fondatrice du studio parisien Mirz Yoga. C’est Marine qui nous a offert la possibilité, à Joseph et à moi, d’expérimenter dans son espace du 19e arrondissement de Paris, avec cette nouvelle façon de donner la musique Ambient en concert, avec l’accent sur la façon dont elle était reçue et ses effets sur le bien-être du public, une approche un peu nouvelle pour moi, mais qui m’a tout de suite parue très naturelle.

11. Je sais que tu es encore dans la promo de ton EP de remixes, mais est-ce qu’on peut s’attendre de ta part dans les prochaines semaines de nouveaux bains électroniques justement ? Ou des prestations live, tout du moins ?

Oui, il y a des surprises à venir avant l’été 🙂 mais tout est encore à confirmer pour le moment.

12. Enfin, et je termine toujours mes interviews par cette question parce que j’aime beaucoup apprendre des artistes leurs influences musicales et j’aime que mon audience puisse découvrir de nouveaux artistes via les artistes que j’ai en interview : est-ce qu’il y a un-e artiste que tu suis en ce moment et pourquoi ?

Je ne me remets toujours pas de l’album Ecstatic Computation de Caterina Barbieri, qui est pourtant sorti il y a plusieurs années. Tous les morceaux sont magnifiques, je l’écoute très régulièrement. En particulier le morceau Fantas, qui ouvre l’album ; c’est un exemple pour moi. L’économie de moyen est parfaite. Il y a très peu, et dans ce très peu, il y a des mondes entiers. Elle a d’ailleurs sorti un album de reworks de ce titre, et je pense que ça a influencé la décision de faire des reworks de Bakélite pour Vincent et moi. J’ai aussi pris une claque à un concert de Kali Malone à Radio France cette saison. C’était pour moi une leçon sur ce que peut être que l’expression de la puissance en musique, et depuis je suis de très près ce qu’elle fait.

Plus de Variéras : Variéras revient avec « Variables », un EP qui donne à une musique néo-classique des accents électroniques.


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About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !