Certain.e.s artistes ont eu une carrière tout autre avant de se lancer dans la musique. Certain.e.s, par exemple, ont été mannequins : c’est le cas notamment de Lous and The Yakuza, mais également d’une artiste dont on vous a récemment parlé sur le magazine et qui vient de sortir un EP sur lequel elle travaille depuis trois ans : on parle bien de Gilone. On vous présentait récemment son deuxième single, un titre qui faisait allègrement référence, musicalement parlant, à des artistes de renom comme Bjork ou encore FKA Twigs ; Gilone poursuit sa lancée artistique avec l’EP « Ocean Call », un EP aussi franc que poétique, deux adjectifs qui semblent bien la caractériser. Afin de fêter avec elle cette première sortie, nous sommes allés lui poser quelques questions !

1. Hello Gilone ! Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions aujourd’hui ! Avant de commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour celles & ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?
Hello Hauméa ! Merci pour l’invitation. Je suis Gilone, née Virginie Lentulus, en Guadeloupe. Je suis chanteuse, compositrice, productrice, directrice artistique et mannequin. Je croque la vie et cours après le temps. Je déteste l’anis et les cornichons. J’adore les Spice Girls. Je regarde beaucoup trop Netflix.

2. Avant de démarrer ta carrière d’artiste, tu as été (et peut-être l’es tu toujours) mannequin. Qu’est-ce qui t’as fait démarrer dans ce milieu, et qu’est-ce qui t’as poussé ensuite vers la musique ?
J’ai commencé le mannequinat à 15 ans en Guadeloupe, pour me faire de l’argent de poche. Plus tard, j’ai été repérée au lycée par les anciens fondateurs d’Élite mais à l’époque, je voulais devenir danseuse. Quelques mois plus tard, une fracture du genou m’a obligé à abandonner mon premier rêve. J’ai fait des études artistiques à Bordeaux puis après une rupture amoureuse, j’ai voulu changer de vie. J’ai signé à 21 ans chez Women à Milan. Quatorze ans plus tard, toujours mannequin !

La musique a toujours été dans ma vie. J’ai fait 16 ans de danse, 7 ans de piano, des années de chorale, d’orchestre durant toute ma scolarité. J’ai composé mes premières chansons dans ma vingtaine en Afrique du Sud tout en faisant mes études en parallèle. Je me cherchais entre un univers électro introspectif, empreint d’une pop contemporaine, de musique lo fi, de musique de film… bref, j’expérimentais beaucoup – mais le style était très précis dans ma tête.

Le jour de mes 30 ans à Berlin, j’ai eu un déclic. J’ai voulu passer la seconde. J’ai enregistré mes démos sur Garageband sur mon vieux MacBook à Londres. Entre-temps, je suis partie travailler aux USA, puis je suis rentrée en France en 2017, surmotivée par mon expérience là-bas. J’ai fait tous les concerts pop électro que je pouvais – pour trouver « le » producteur qui collait au son que je voulais. Un jour, j’ai vu jouer Yvan Ginoux, ancien collaborateur de Rone, au concert de la Mess à Paris. Il m’avait scotché sur scène. C’était lui. Ma démo lui avait plu. J’ai été en studio avec lui à Montreuil. Mon EP « Ocean Call » est né de cette rencontre.

3. Tu travailles sur cet EP depuis plus de trois ans. Quel a été l’élément déclencheur qui t’as donné envie de composer, d’écrire, et même de chanter ?
Ma vie d’expat, mon métier solitaire et mes rencontres ont été le fil conducteur de ma musique. Créer une entité unique – où  je chante, je danse et je fais du film – a pris du temps à mettre en place, sans label, tout étant mannequin. J’ai dû mettre beaucoup d’argent de côté pour être à la hauteur de mes ambitions. Créer tout l’univers sonore et visuel en synergie, comme premier projet musical, ça passe ou ça casse. Je partais de zéro et j’ai auto produit 3 clips pour un EP de 4 tracks, avec un Covid au milieu. Je n’avais jamais fait ça avant ! En tant qu’artiste indépendante, ça m’a pris plus de 3 ans de travail acharné. La route est encore longue !

4. Ta première sortie a été faite de manière assez discrète : il s’agissait du single intitulé « Fight ». Comment as-tu vécu cette première sortie ?
Le single  » Fight », sorti en mai 2020, a été une transition importante. Les gens ne me connaissaient qu’en tant que mannequin, un métier d’image souvent sous-estimé, pas du tout en tant qu’artiste. J’ai donc choisi de sortir une captation live comme premier clip pour faire passer doucement la pilule de la double casquette. Pas simple à faire accepter en France… même parfois cliché pour certains. Je ne chante qu’en anglais en plus. Ça a pris son temps. Le premier clip étant donc très important pour installer, « exister » dans la musique venant de la mode. Je chantais en live, pieds nus, avec mon manteau, dans le studio où j’enregistrais à Montreuil – sur une chanson qui parle d’amour propre. Là, les gens ne pouvaient pas se planter. « Gilone chante aussi ». C’était très intimiste, très personnel. J’avais la trouille mais je voulais me dévoiler comme j’étais dans la vraie vie.

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5. S’est ensuivi la sortie du titre « Run » – dont on a parlé précédemment sur le mag’ – un titre d’une grande intensité qui place ta voix au centre du titre. Qu’est-ce qui a entraîné l’écriture de ce titre ? J’ai cru comprendre que son histoire est grandement liée à une émotion ressentie pendant les confinements ?
« Run » a changé ma vie. En 2020, je n’avais plus de producteur et toujours pas de label. Le confinement a été un choc car du jour au lendemain, je ne pouvais plus travailler. Sans filet de secours. Les mannequins n’ont eu aucune aide de l’état pour survivre à cette période folle. Ça dérangeait personne alors que tout le monde nous voit tous les jours sur les réseaux sociaux, dans les rues, dans les médias. Est ce que j’allais pouvoir continuer ce métier à l’international sachant que mon activité est à 80% à l’étranger ? Pas simple, à 35 ans. J’étais complètement livrée à moi-même.

Le mouvement « Black Lives Matter  » m’a profondément affecté donc j’écrivais beaucoup pour libérer mes émotions. Je me suis remise à la danse à fond. J’ai appris la production musicale sur Logic en regardant des tutos sur Youtube tous les jours. Voilà. « Run » est ma première instru solo. Loin d’être parfaite certes, mais assez cool pour être le track qui a suscité le plus de commentaires. En particulier, une belle critique d’une célébrité iconique de la musique électronique que j’admire. Ça m’a donné la pêche ! « Run until the fear is burnt », courir vers la lumière, cette chanson est un appel au lâcher prise. Ça a beaucoup parlé aux gens.

6. Le titre s’accompagne d’un clip hautement esthétique et dans lequel la danse est l’élément principal, le vecteur de l’histoire que tu racontes dans tes paroles. Pourquoi le choix de la danse, et plus particulièrement de la danse contemporaine pour illustrer ce titre ?
Parce que je danse à l’instinct, je ne calcule rien. C’est juste moi.

7. Avant de plonger plus en détail dans les deux autres titres qui illustrent l’EP, je voulais revenir sur son nom : il s’appelle « Ocean Call », et le thème de l’océan se retrouvait déjà, en filigrane, dans le clip de « Run ». Quel rapport entretiens-tu avec l’océan ? Que signifie « Ocean Call » pour toi ?
Je suis née à 200 mètres de la mer en Guadeloupe. L’océan est mon environnement familier, ma source. Mon premier repère. C’est l’élément qui adoucit mes angoisses, me régénère et me fascine le plus. Je suis une grande nageuse, j’aime l’apnée, la plongée, le bateau, le surf. Tout ce qui touche à l’eau me touche.

Dans ma musique, j’ai voulu travailler cet élément organique également dans la production sonore. On entend beaucoup de sonorités qui rappellent un univers sous-marin imaginaire, dans mes chœurs aussi. Une musique d’ambiance contemplative qui danse comme les vagues. Rien de statique, rien de répétitif. Dans la direction artistique de mes visuels, de mes clips, l’océan sera toujours représenté comme une forme de sérénité, de connexion à la nature, de point d’ancrage.

J’ai travaillé dans toutes les grandes capitales de la mode à un rythme très intense, jeune, seule, sans ma famille. Un jour, mon corps en a eu assez. Je ne supportais plus le bruit et la foule. Je suis partie une semaine en vacances à Biarritz pour la première fois et j’y suis restée –  d’où le nom encore plus symbolique « Ocean Call ». Tout s’est aligné. Depuis trois ans, je vis sur la côte basque. L’océan est en bas de chez moi. Retour aux sources !

8. Après « Run » et « Fight », c’est « Slow Down » qu’on a l’occasion d’écouter. Pour une raison ou pour une autre le titre me fait grandement penser aux débuts de FKA Twigs, mais avec un twist qui touche aux musiques glitch et hyperpop : est-ce ce que sont des références que tu as en tête quand tu composes ?
Me comparer à FKA Twigs, c’est classe. Merci. J’aime sa musique, c’est une artiste très talentueuse, une danseuse hors pair. C’est une très belle référence. Je suis plutôt oldschool dans ce que j’écoute comme Bjork que j’adore, Max Richter, Hania Rani, Four tet et Massive Attack. « Slow Down » condense toutes ces inspirations mais à ma sauce. Le producteur Yvan Ginoux a capté l’univers hybride où je voulais aller avec cette dimension plus organique et cet univers lyrique low tempo, que ma voix installait. Comme les musiques de film, j’aime les sons larges avec des sub profonds, la musique orchestrale qui provoque des émotions, mixée avec des voix aériennes qui font planer. Le contraste des breaks plus rapides, avec cette voix plus grave « chanté parlé » à la Neney Cherry est aussi ma signature. Je m’amuse.

9. Egalement : comment est-ce que tu as trouvé ta voix ? Elle frise avec le chant lyrique sur certains passages de tes titres !
Tu ne trouves pas ta voix, tu nais avec. C’est ton premier instrument par défaut. Elle te trouve, elle est toi – avec ton histoire, ta culture, tes origines. Je n’ai jamais bossé ma voix avant mes 30 ans. Je chante comme elle sort, avec mon humeur du jour. Je la découvre encore maintenant, elle évolue. La musique lyrique, je n’en ai jamais fait. C’est en studio que j’ai réalisé que c’était ma came à mort dans ma façon de poser, les chœurs en particulier. Je pense que cette sensibilité vient de mes années de danse classique. Des films qui m’ont marqué. Peut être. Même pas sûr…

10. Enfin, l’EP se clôt sur le titre « Ella », un titre aux contrastes intéressants : les rythmiques sont plus pop et donc plus facilement identifiables, mais ta voix semble quant à elle suivre un cours beaucoup plus libre, plus affranchi des codes. Que raconte ce titre et pourquoi l’avoir placé en dernier dans ta tracklist ?
« Ella » est le track le plus inattendu de l’EP. Plus pop, plus engageante, « Ella » aborde la question du racisme sur une planète imaginaire du même nom. J’ai voulu la placer en dernier dans la tracklist pour surprendre l’auditeur jusqu’à la dernière écoute de l’EP. Qu’il ait le sentiment que j’en avais encore sous la pédale. L’inciter à la ré-écouter car elle est construite différemment des autres tracks. Plus de débit de paroles, plus de synthés, plus de drums… Je souhaitais ramener de la fraîcheur sur un sujet d’actualité qui ne fait pas encore écho à tout le monde. Depuis le « Black Lives Matter », j’entends beaucoup de gens dire « c’est bon, on a compris » pensant que le racisme n’existait pas ou très peu en France. Il fallait avoir un fast beat qui puisse tenir la portée des paroles sans tomber dans la dramaturgie. Puis, l’écouter à la fin de l’EP pour méditer dessus. C’était le but. Je voulais aussi finir le projet sur quelque chose de plus entraînant pour montrer une autre personnalité de ma musique. Comme une fin d’EP qui est aussi le début d’un autre chapitre… Affaire à suivre 😉   

11. Je sais que tu viens à peine de sortir ton premier EP, mais qu’as-tu prévu pour l’avenir proche ? Doit-on s’attendre à des performances live, par exemple ? As-tu déjà commencé à travailler là-dessus ?
Je travaille sur un deuxième EP depuis novembre. J’ai très envie de chanter en live oui ! Mon projet est assez ambitieux musicalement et visuellement à organiser – donc le produire sur scène me demandera du temps. C’ est ma prochaine étape pour 2022. J’ai hâte !

12. Enfin, voilà une question que j’aime poser lorsqu’une interview touche à sa fin : est-ce qu’il y a un.e artiste que tu suis en ce moment de près, et si oui pourquoi ?
Plusieurs même ! Je fais des playlist tous les mois sur Spotify pour partager mes pépites musicales que je découvre. Pourquoi ?  Car c’est important de soutenir les autres artistes en partageant ce que je trouve bien produit et pointu musicalement. Je viens de terminer ma playlist sur « mes tracks préférés de 2021« , jetez un oeil !

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Gilone est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également la suivre sur Instagram !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !