La scène trip-hop : une scène particulièrement ancrée dans les années 1990… et pourtant, elle sait se renouveler à mesure que les années passent. On se rappelle toutes & tous des albums de Tricky ou de Portishead ; sur la scène indépendante actuelle, en France, on sait en tout cas que l’on peut compter sur Mythie, artiste originaire du Nord de la France et qui, pour son premier single, a décidé de frapper un grand coup. En plus de proposer un univers musical complet sur « Mermaids », un univers oscillant entre des plages électroniques sombres et des vocalises ô combien singulières, Mythie se place en ambassadrice des « femmes fatiguées » du globe, citant par la même occasion Emily Dickinson et Anaïs Nin dans ses paroles. Et en plus de la version studio sortie le 14 juin dernier, une live session onirique et éthérée a été dévoilée il y a seulement quelques jours. À l’occasion de la sortie de cette live session, nous lui avons posé quelques questions.

1. Hello Mythie, et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions aujourd’hui ! Avant de commencer, peux-tu te présenter pour celles & ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?

Mon vrai prénom c’est Domitie, je suis maman, musicienne, chanteuse, et compositrice lilloise, et j’aime écrire des chansons dans mon petit studio, avec mon ordinateur.

2. Tu as sorti ton premier single « Mermaids » il y a quelques semaines, mais avant cela – et on peut le voir notamment sur ta chaîne YouTube – tu avais pu faire quelques reprises qui te présentent face à tes machines. Te considères-tu avant tout comme une productrice ? Ou une artiste multiple ?

Avant je pensais que c’était surtout la scène mon truc ! J’ai fait du théâtre pendant longtemps, c’était vraiment une passion le jeu et la mise en scène, mais depuis quelques années c’est la production et l’écriture qui prennent le dessus.

La production a été un chemin vraiment difficile au départ, j’ai mis du temps à produire seule j’avais tendance à chercher quelqu’un pour le faire à ma place parce que pour quelqu’un qui n’est pas organisée comme moi et qui a du mal à faire des choix c’est un vrai défi ! Mais maintenant j’adore, j’ai un rapport très intime et fort avec la production et l’écriture.

3. Et comme je mentionnais « Mermaids » juste avant : ce titre raconte toute la charge mentale qui existe sur les femmes de ce monde, une charge mentale qui s’explique par le poids des tâches qui incombent, encore aujourd’hui, beaucoup aux femmes. D’où est venue l’inspiration pour ce titre ?

De lectures. Pendant le premier confinement j’ai lu beaucoup de textes de femmes, notamment Anaïs Nin, il y avait le livre sur les Sorcières de Mona Chollet aussi qui m’a beaucoup marqué. Et aussi de tout ce que je voyais autour de moi. Et de mon expérience de maman musicienne intermittente.

4. Et quelle est la symbolique derrière la sirène, pour toi ?

Au départ c’était l’image de la sorcière qui m’inspirait et la phrase « nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées ». Et je suis tombée sur le texte d’Anaïs Nin qui disait : « I must be a mermaid, I have no fear of depth and a great fear of shallow living ». Dans l’imaginaire collectif, les sirènes sont des musiciennes qui, par le chant magique, leurs lyres et leurs flûtes ensorcellent les hommes, les font se perdre et les dévorent, une mythologie qui véhicule donc une image assez diabolique de la femme en fait, comme les sorcières. Donc c’était une envie de se réapproprier de manière positive l’image de la femme musicienne, artiste, créatrice qui nage dans les profondeurs et qui résiste, dans une société qui n’est pas faite pour elle et qui ne la comprend pas. D’ailleurs j’ai aussi fondé une association qui s’appelle Mermaids pour soutenir les femmes artistes et notamment mamans, pour s’aider à continuer, donc oui on peut dire que c’est une symbolique très forte pour moi.

Similaire à Mythie : Ela Ira nous ensorcelle sur « Singular », un single à la fois électrique et suave qui évoque l’emprise d’une personne narcissique sur autrui

5. Les sonorités du titre sont résolument trip-hop, mais font aussi écho à des influences plus diverses, comme la musique électro pop et même la musique expérimentale. J’ai même vu que tu t’accompagnes d’un stylophone sur la seconde partie du titre ! Comment est-ce que tu composes tes titres ?

C’est toujours la mélodie le déclencheur chez moi : une mélodie que j’entends dans ma tête avec une émotion, une sensation qui l’accompagne. Et ensuite j’essaie de déchiffrer tout ça, de trouver les mots, les sons, les arrangements, l’évolution qui va servir au mieux la chanson. C’est une recherche : je me perds, je me laisse surprendre, je joue avec le hasard. J’ai toujours une direction en tête mais ce sont souvent les accidents qui amènent une forme de magie, quand on ne contrôle plus. Comme si la machine me proposait des choses, comme si on créait ensemble. C’est vraiment un instrument pour moi l’ordinateur, et notamment mon logiciel, Ableton.

6. Quant au clip qui l’accompagne, il est rempli de symboliques : on te voit, face caméra, relativement stoïque… sauf qu’en superposition, on te voit crier en silence, comme si tu exprimais le mal être ressenti par de nombreuses femmes à travers le globe. As-tu été inspirée par quelque chose en particulier pour ce clip ?

Oui, comme je disais à propos de mon expérience, je ressens parfois une fatigue très intense et c’est aussi le cas des femmes autour de moi, j’ai plusieurs amies qui ont fait des burn out. J’ai montré l’ébauche du clip à une amie et elle m’a dit qu’elle y reconnaissait sa mère, sa soeur. Je me suis dit que c’était peut-être ce qu’on vivait toutes, à différentes échelles.

7. Et ta créativité ne semble pas s’arrêter là : deux semaines après la sortie de la version studio de « Mermaids », tu proposais également à l’écoute une version live tournée dans un lieu qui fait grandement écho au côté mystique du titre, à savoir une église quasi abandonnée se trouvant aux abords de Tournai en Belgique, proche de la frontière française. Peux-tu nous raconter ce qui a motivé le tournage de cette live session ?

Comme je disais, je suis assez passionnée par la production musicale et en même temps j’ai toujours cette difficulté à choisir, et donc donner une forme définitive au morceau, et renoncer à toutes les autres directions que le morceau aurait pu prendre. C’est presque un deuil des autres versions possibles à chaque fois. Donc travailler sur une autre version, live, avec plus de chant, en duo avec un thérémine ça m’aide à faire le deuil j’imagine !

8. Et tu t’accompagnes de Charlotte Dubois, théréministe de renom – comment s’est faite cette rencontre ? Comptez-vous encore travailler ensemble par la suite, d’une manière ou d’une autre ?

J’ai beaucoup écouté de thérémine (Clara Rockmore notamment) et j’adore cet instrument, visuellement comme musicalement. Un jour j’ai vu qu’il y avait une théréministe près de chez moi grâce à l’annuaire des musiciennes de ma région créée par l’association lilloise Loud’her et je l’ai contactée de suite. On est restées en contact longtemps avant de se rencontrer pour de vrai, chez elle, quand c’était le bon moment, et ça a tout de suite été l’alchimie. Et j’ai adoré faire cette live session avec elle, elle m’a apprend beaucoup à lâcher prise, donc oui, j’espère qu’on va continuer cette belle collaboration, l’avenir nous dira sous quelle forme.

9. Et je sais que tu viens seulement de sortir ta live session, mais qu’est-ce qui nous attend dans un futur proche te concernant ? Un EP ? Des performances live ? Des remixes, peut-être ?

Le single « Mermaids » fait partie d’un EP nommé « Until The Fight » et dont la sortie est prévue pour la pleine Lune du 8 novembre, qui lui même fait partie d’un dyptique (« Until The fight » / « Become A Dance ») autour du thèmes des animaux intérieurs. C’est un cycle de deux EPs construit comme un voyage intérieur, un parcours initiatique guidé par les animaux totems, et inspiré par le chamanisme. Donc il y aura d’autres singles, la sortie de ces deux EPs, et aussi des remixes, des clips. Et j’ai aussi envie de faire des reprises depuis longtemps, toujours dans cette optique de faire entendre différentes possibilités d’une même chanson, différentes directions que la chanson aurait pu prendre. C’est en cours, j’espère en sortir une très prochainement !

10. Et je termine toujours mes interviews par cette question, parce que j’aime bien savoir ce qu’écoutent les artistes que j’interviewe et ça permet de faire découvrir d’autres artistes à travers elles & eux : est-ce qu’il y a un-e artiste que tu suis de près en ce moment, et si oui pourquoi ?

Même si j’aime bien suivre de nouveaux artistes et découvrir ce qui sort en ce moment je suis quand même assez monomaniaque et je peux écouter un boucle des centaines de fois la même chanson quand elle m’obsède pour la comprendre et rentrer à l’intérieur. Par exemple j’ai beaucoup écouté la chanson « Mary Magdelene » de FKA Twigs produite avec Nicolas Jaar car c’est comme une leçon de production pour moi. C’était une chanson de référence de mon prochain single « Waves ». En ce moment j’écoute énormément Max Richter, pour la texture des sonorités, et la puissance émotionnelle de sa musique qui me transporte très loin.


Mythie est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également la suivre sur Instagram !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !