Un label insolite, deux compilations pointues, une vingtaine d’artistes poussés dans leurs retranchements : voilà la formule gagnante qui attise la curiosité des auditeurs des compilations du label Ghost Of The Shelf. Le jeune label a pris le parti d’embarquer dans son aventure des artistes à la signature musicale forte et de leur soumettre un challenge : produire une musique différente, éloignée de la leur, tout en y incorporant leur patte artistique. Ils ont aujourd’hui après à peine un an d’existence deux compilations et un EP à leur actif, et c’est la dernière compilation en date, « From the Shelf 002 », sortie le 16 février dernier, à laquelle on s’intéresse.

Et comme le label lui-même nous a beaucoup intrigué, nous sommes allés poser quelques questions à Alexandre, son fondateur, afin de comprendre la mission et le projet global de cet étonnant label.

 

Bonjour Alexandre ! Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Est-ce que tu peux dans un premier temps te présenter et nous dire ce qui a motivé la création de Ghost Of The Shelf ?

Bonjour ! Moi c’est Alexandre, je suis curator, owner du label et le gars chiant qui s’occupe de la paperasse ! Je gérais un collectif d’organisation d’événements sur Lille, le “Neyrath”, jusque fin 2019. Avant de quitter le collectif, l’idée de monter un label avait déjà bourgeonné. Pendant le premier confinement, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à faire, ça me manquait, j’avais tout lâché avant la pandémie mais j’avais envie de m’y remettre. En  relançant la machine, ce sont les premiers artistes de la première compilation qui m’ont motivé ! Puis l’engouement autour du crowdfunding, les amis… et le label est devenu réalité ! Le fait aussi de proposer un cadre artistique particulier, cultiver un côté « différent », « sans contraintes » sur lequel je vais revenir après, ça, ça m’a vraiment motivé.

Et dis-moi, le nom du label, il vient d’où ?

J’aime bien faire des jeux de mots et des références, comme toute personne de 25 ans qui a vu trop de films et de pubs (rires) ! ca vient de « Ghost In The Shell », le manga animé pour la ref et le délire du fantôme dans « le fantôme de l’étagère » ça représente le “projet”, l’idée c’est de faire sortir les artistes de leurs zones de conforts, et du coup de les faire sortir certains projets de sons laissés dans un coin, et pour moi le coin, c’est l’étagère. 

 

Tu travaillais déjà avec des artistes auparavant dans ton précédent projet, donc j’imagine que tu as repéré les artistes qui sont sur ces deux compilations assez facilement ?

Si tu veux, pendant ce premier confinement, j’ai passé beaucoup de temps sur SoundCloud et sur les réseaux sociaux. C’était fou ce premier confinement, l’effervescence qu’il y a eu au sein de tous les projets d’artistes : il y a eu plein de vidéos, plein de lives…  Et y a des artistes que j’ai repéré comme ça, genre  Baume par exemple [présent sur la compilation From The Shelf 001, ndlr], je l’ai repéré via une interview de White Label Radio, et l’explication de son projet, son style de vie, son style de musique, ce qu’il pense et son processus de réflexion, je me suis vraiment retrouvé dedans, donc je l’ai contacté. De là, je lui ai parlé du projet et ça a fonctionné ! Après, comme tu as dit, je travaillais avec des artistes lillois, certains d’entre eux sont des amis à moi. Hune avec qui je gérais le Neyrath, je lui ai dit que je lançais un label, pareil, fallait qu’il en fasse partie ! Au moins pour la première sortie, en clin d’œil à notre projet passé.

Il y a aussi d’autres artistes de la scène lilloise que j’ai contacté. Ou que je suis depuis longtemps: Au sein de la première compilation, Scélérat, c’est un « producteur SoundCloud » – bon je grossis le trait, mais il est dans sa chambre, il compose, et j’adore ce qu’il fait, donc je l’ai contacté, je l’ai harcelé, il m’a détesté (rires), et ça a marché ! En vrai, tout s’est fait très naturellement.

 

Et tu as volontairement travaillé quasi exclusivement avec des artistes de la scène lilloise ou est-ce que tu t’es ouvert à des artistes français, voire étrangers ?

Les deux, en fait, dans le sens où pour moi, c’était évident, c’était obligatoire de faire participer des lillois.es, je suis du Nord, je viens d’ici, ça me semblait logique ! Je rencontre des artistes lillois.es, des artistes du Nord et de Belgique tout le temps, donc c’était un passage obligé. Par contre, je suis complètement ouvert aux artistes français et internationaux : dans la première compilation, tu as des artistes de Grenoble, de Paris, de l’Ouest de la France, on a aussi eu Nathan Colinet de Chimay (Belgique), et dans la seconde compilation il y a un artiste allemand (coucou Riko). On est dans cette démarche, ne pas séparer les scènes locales, nationales et internationales, ces artistes veulent tou.te.s la même chose. Il faut les mettre sur un pied d’égalité car iels n’ont pas forcément la même visibilité, c’est hyper important.

 

Et donc, avec ces artistes que tu connaissais de près comme de loin, quel est le processus de création que tu as adopté avec eux ? Est-ce que tu leur donnes quelques directives ou est-ce que tu leur laisses carte blanche ? Ou est-ce qu’au contraire ils avaient des titres en stock qu’ils n’avaient pas encore eu l’occasion de sortir ?

Alors, pour la première compilation j’ai eu les deux ! L’idée c’était de donner la possibilité à un.e artiste de sortir de sa zone de confort et d’exploiter d’autres styles, ça inclut une idée de création originale. Lorsque tu fais de l’indus’ et que là tu te dis « tiens je vais faire de la micro roumaine », bon là évidemment il ou elle n’a pas de titre en stock. Mais tu as des artistes, ce sont des machines (coucou SjR), ils composent beaucoup et ils mettent des titres dans un coin ! Du coup j’ai eu les deux ; le titre de S’il Te Plaît Bruno, dans la première compilation, c’est un titre sur lequel il avait commencé à travailler un an et demi avant la sorti, il l’a ressorti pour le remanier, et il en a fait quelque chose de nouveau. L’idée c’est ça, j’aimais bien les contacter en leur disant « j’adore ce que tu fais, j’adore ta patte, mais fait autre chose ». C’est la seule directive que j’ai donné. La seule directive c’est « vas-y expérimente, tente » ; ils avaient carte blanche pour tout le reste. Bien sûr, si l’artiste a besoin d’un retour, s’il a besoin de quoi que ce soit, on est là, mais sinon on ne touche à rien. Carte blanche à 100%.

Similaire à Ghost Of The Shelf : On a discuté avec microqlima, le label qui donne de la voix à la face indépendante de la musique française.

Mais tout de même, est-ce que c’était volontaire de les diriger plus ou moins tous sur le spectre de la musique house ? Parce que parmi les artistes présents sur tes compilations, tu en as qui font aussi bien de la techno que de la synthwave, alors que là, ils se retrouvent plus ou moins tous autour de la house au sens large du terme. C’était volontaire ou c’était un concourt de circonstances ?

C’est un énorme concours de circonstances ! C’était pas pensé mais je remarque que j’ai fonctionné comme ça, quand je discutais avec eux, quand je leur demandais si le projet les motivait, je ne les ai jamais mis tous dans un groupe Messenger (en tout cas pas au début), ils n’ont jamais interagi entre eux. Ils font peut-être tous partie de la même scène, ou du même style pour certains, mais globalement, il n’y a eu aucune commande de musique précise, de style, etc !

Ils se sont concentrés non pas sur “l’opposé de ce qu’ils font”, pas du tout mais plutôt sur quelque chose qui leur tenait à cœur, voir plutôt sur ce qu’ils écoutent au quotidien. Et si le résultat est assez house, tant mieux en fait (rires)Dans la tracklist, il y avait une réflexion avec l’ingénieur du son (Studio Gault), on voulait que ça raconte une histoire.

Si l’on prend K-Nu par exemple, qui est certainement l’artiste qui a le spectre de composition le plus large de tous les artistes présents sur la compilation, il s’est d’ores et déjà exercé à la production de house music, mais il n’avait jamais produit jusqu’ici de house mélodique, aussi planante que sur son titre « Endearing Melancholia » – un titre savamment choisi par ailleurs ! Comment est-ce que la production de ce titre s’est faite, s’il te l’a dit ?

Oui, j’ai ses mots à ce sujet ! Il m’a dit qu’il a écrit le morceau en une soirée quand il est parti dans le Sud, au bord de la mer en septembre. L’inspiration lui est venu dès le premier soir, l’idée était selon ses termes « de composer un titre pour lequel j’ai puisé dans ma mélancolie, et de transmettre un message, une véritable émotion. »

Et c’est vrai que cela se ressent ! C’est pour ça que je trouve le titre très bien choisi.

Et pour l’anecdote à ce sujet, ce n’était pas le titre original de ce morceau, on en avait un autre, qu’on avait validé et qu’on avait contractualisé, mais il n’était pas adéquat, donc on l’a changé au dernier moment. Et c’est celui-ci qui reste. Je suis complètement d’accord avec toi, son titre est très représentatif.

 

Ceci dit, je crois que la production la plus impressionnante est celle de Noir Dissident, qui quitte la techno sombre et saturée pour un univers beaucoup plus contemplatif et stellaire. Est-ce difficile, pour un artiste, de sortir à ce point de sa zone de confort ? Avez-vous eu affaire à des artistes qui n’avaient pas su se plier à l’exercice ?

Dans le cadre de Noir Dissident, cette musique, c’était presque un exutoire. En discutant avec les artistes, il en ressort quand même une volonté à tenter de composer des sons différents, en tout cas pour ceux qui l’ont fait. J’ai eu des refus, il y en a qui m’ont ignoré, et il y en a qui se sont vexés ! Il y en a, si tu veux, ils m’ont dit « mais qu’est-ce que tu racontes, je sors toujours de ma zone de confort ! ». Il y en a qui n’ont pas apprécié l’offre, qui ont refusé la démarche. J’ai eu affaire à des artistes qui ont 15-20 ans dans le métier si ce n’est plus, qui ont complètement refusé et qui n’ont pas aimé le projet. D’autres ont refusé en m’expliquant qu’ils n’étaient pas à l’aise ! C’était intéressant de voir que pour autant de raisons qu’il existe de profils, c’est pas si facile que ça de sortir de sa zone de confort.

Le projet en lui-même est tellement « de niche » que ce n’est pas dérangeant, en fait au final d’avoir des refus. Il faut s’y attendre, c’est très précis, ce que propose le label. Donc pour finir sur ce sujet, je trouve que c’est important que chacun sorte de sa zone de confort, et qu’il ose. C’est, je trouve, une preuve de dépassement de soi, c’est un défi ! Donc oui c’est difficile, certains ont eu beaucoup de mal, on a eu des titres sur lesquels il a fallu faire une troisième, une quatrième, une cinquième version du morceau. Mais vu que le cadre est totalement libre, c’était le risque à prendre.

 

Un autre label qui a fait quelque chose de similaire : celui de Molécule, lors de la sortie de la compilation « Music for Containment ». Sur cette compilation extensive, on retrouve de nombreux artistes de tous bords musicaux, et chacun d’entre eux (de Malik Djoudi à Rebeka Warrior) évolue sur le terrain de la musique ambiante. Initialement, j’allais te demander si tu comptais à l’avenir sortir du spectre de la house et aller sur des terrains différents, mais en fait, tu avais sans le savoir la même philosophie que Molécule en fait ! Vouloir emmener les artistes ailleurs, et qu’à la fin, si cela forme un tout cohérent tant mieux, sinon c’est pas grave.

C’est ça, on ne peut pas mieux résumer l’idée que tu viens de donner. Sans faire de l’élitisme parce qu’on prône l’accessibilité, l’idée c’est de toucher un public curieux. C’est bête, mais si on a titillé la curiosité de quelqu’un, juste une personne, pour moi c’est gagné. Dans le cadre de Molécule, là on est dans un domaine artistique avec des artistes de grande envergure, avec un thème très cognant, et une continuité dans la compilation. Maintenant, pour continuer sur ce que tu développais, non, on ne va pas se cantonner à la house music, que ce soit dans les compilations comme dans les EP qu’on sortira, on a quelques projets qui arrivent qui n’ont rien à voir. L’idée c’est toujours de se dépasser et de proposer autre chose, c’est de taper dans la curiosité des gens.

Petite exclu, fin mars, on va sortir un EP de Roland Cristal, dans la même fibre que Salut C’est Cool – les deux sont potes, à l’origine. Et déjà là, ça n’a rien à voir avec nos compilations. On va peut-être perdre des auditeurs en chemin, mais c’est pas grave, vu que le label est tout jeune. L’image que j’ai en tête n’est pas encore posée de toute façon. On a encore des projets qui arrivent, je ne veux pas être cantonné au « label à compilations », je voudrai que ça devienne un « label de curiosités ».

Dans nos compilations, on restera quand même dans une direction artistique assez éclectique, il n’y aura jamais de commande de musique ou de catégorie sur nos compilations, on aura jamais de « Compile Summer Reggaeton 2019 » tu vois (rires). On va continuer dans notre direction, on va essayer de ramener de nouveaux artistes, de faire grandir le projet, mais toujours dans une direction éclectique. Ça je pense que c’est un point d’honneur qu’on va garder. On a une troisième compilation qui arrive en mai, et elle reste dans cette veine, peut-être un peu plus dissonante mais toujours cohérente. Quand on soufflera notre première bougie en juillet, on verra sur quoi on partira, mais on restera éclectiques.

Egalement, vous avez mis en place une campagne de crowdfunding pour soutenir la production de vos sorties. Qu’a-t-elle permis, au delà de cela ? Avez-vous pu toucher un nouveau public grâce à cette campagne ? Car au fond c’est un moyen de communication comme un autre, ces campagnes, quand on y pense !

En fait c’est ça, le crowdfunding je l’ai lancé en me disant : « l’association se lance, on a pas forcément les fonds pour notre projet » – ça ne nous faisait pas peur d’investir temps et argent dans le projet parce que ça nous tient beaucoup à coeur, mais tu l’as dit : c’était une forme de communication. Ça rendait le projet concret, ça rendait le projet légitime et valide. On a demandé 1 600 euros, on a eu 1 623€, auxquels tu retires les 8% de commission de KissKissBankBank, donc on a eu un peu plus de 1 500 euros. Ces 1 500 euros ont financé les deux premières compilations et l’EP de Racine. Donc de la campagne que l’on a faite en août/septembre, ça nous a menés jusqu’en février. Donc ça c’est assez dingue ! Ça a financé les goodies qu’on a vendus après la campagne, ça nous a permis de rentrer de la liquidité… c’est pour ça aussi que je parlais de légitimité, on a démarché des médias par exemple, bon certains nous ont dit non parce que le label avait deux semaines, mais certains nous ont dit oui aussi parce qu’on avait fait cette démarche ! Parce qu’un public nous suivait.

Ça nous a permis de faire des newsletters régulières, intéressantes et conséquentes, ça nous permettait de faire du contenu avant même la première sortie! Le crowdfunding on l’a fait en août, la compilation sortait le 15 septembre. Pendant un mois et demi il fallait faire du contenu, des posts, des stories, fallait préciser sans trop vendre le projet non plus. On faisait des stories en montrant les contreparties, on a fait des stories pour montrer l’avancement de la campagne, et ça crée une effervescence ! Bon, une petite effervescence : 52 personnes nous ont aidées à financer le projet. Sur une échelle d’un label, ça n’est pas grand chose, mais c’était tout de même les 52 premières personnes à croire en notre projet.

Quant au nouveau public, paradoxalement pas du tout. On a touché beaucoup de notre entourage, des gens avec qui j’avais pu travailler auparavant, on a surtout fidélisé des personnes qui me suivaient personnellement sur les réseaux, même si on a eu quelques nouvelles têtes tout de même qui ont participé à la campagne. Donc non, on a pas touché de nouveau public, mais ça valide notre projet et notre futur. Et ça nous pousse à aller plus loin ! Ça a concrétisé cette idée que j’avais dans ma tête plusieurs mois avant.

 

Et enfin, si la pandémie s’arrêtait demain, que feriez-vous, au sein du label ?

Alors, si ça s’arrête demain, on fait une grosse fête ! On fait une grosse soirée pour remercier les donateurs, les artistes qui ont participé au projet. C’est bête, mais la campagne de crowdfunding a permis la première compilation, et je me suis même dit un mois avant la fin de la campagne « tiens, on va faire une release party ! ». On va faire une soirée dans laquelle les donateurs peuvent entrer gratuitement… On avait des idées, je travaillais même avec un ami traiteur pour cette soirée, parce que ça me semblait important de créer quelque chose et de ne pas faire une simple soirée avec du son qui sort d’un caisson. On a annulé, parce qu’on a senti le deuxième confinement venir.

Donc déjà, faire une grosse fête, et ensuite dans le côté « label », je voudrais me concentrer sur l’élaboration d’un roster. Pour le moment, on en a pas, on n’a signé que des artistes en « one shot », puisque c’était le projet initialement. Mais si la pandémie s’arrête et qu’on peut faire des soirées, des événements, je voudrais faire de l’accompagnement d’artistes. Pour le moment, on a des projets de clips, on accompagne des financements, mais si on pouvait faire de l’accompagnement d’artistes, ce serait super.

C’est l’étape supérieure en fait.

C’est ça. Donc une grosse fête, de l’accompagnement d’artistes, et espérer que le label vive encore un an de plus au minimum !


Le label Ghost Of The Shelf est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également les soutenir en achetant la compilation sur Bandcamp (d’ailleurs, elle est disponible en cassette) !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !