Architecte de jour, artiste de nuit : on vous présente aujourd’hui Seleminga. Alternant à merveille entre les langues et les genres musicaux, Seleminga est une artiste pluridisciplinaire, capable de mettre en musique et en paroles les émotions qu’elle ou que ses proches ressentent au quotidien, dans diverses situations de la vie. Ainsi, la condition féminine, le racisme ou encore l’éternel sujet qu’est l’amour ont fait l’objet de personnifications comme de satyres au sein de ses titres ; cette fois, dans son dernier single « Curvas Peligrosas », c’est le harcèlement de rue qui prend place. À découvrir avec nous ci-dessous !

Si jusqu’à présent l’anglais et le français étaient les langues de prédilection des oeuvres de Seleminga, cette fois-ci, c’est l’espagnol qui prime. « Curvas Peligrosas », qui signifie « courbes dangereuses », démarre sur des notes dissonantes, laissant hommes et femmes (que sont Auno, Petite Pic, Lauriel) s’exprimer en espagnol sur leurs expériences de la rue, et du harcèlement qu’ils ont subi. La musique est minimaliste et frappe comme les battements de coeur qui se font entendre à cause de la peur, laissant volontairement le poids des mots l’emporter sur la mélodie.

« Consider my silence as a NO
YES
I heard you but, take my closed mouth as a NO-GO »

– Seleminga – Curvas Peligrosas

Si la musique en elle-même donne des frissons dès les premières secondes, la vidéo, quant à elle, nous envahit et nous emplis d’une impression d’asphyxie, comme si nous étions restés en apnée quelques secondes de trop. Filmée en plan rapproché, la vidéo met à l’honneur divers protagonistes, dont les visages se voient submergés dans une eau sombre ; une métaphore qui décrit à merveille le sentiment d’oppression ressenti par toute personne subissant de quelconque manière le harcèlement de rue.

Afin de comprendre un peu mieux la démarche artistique ainsi que la personne qui se cache derrière ce titre et ce clip, nous lui avons posé quelques questions !

Hello Seleminga ! Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore ?
Salut Cloé ! Je suis Anna ou Seleminga, une franco-sénégalaise originaire de Montluçon habitant à Berlin depuis six ans. J’ai deux masques, celui d’Anna l’architecte et celui de Seleminga la chanteuse/productrice de musique expérimentale. Depuis un an et demi, j’ai décidé de m’investir à fond dans la musique que je faisais sinon comme un loisir depuis mes quatre ans. Mes deux passions sont deux modes d’expression très différents dans leur forme mais similaires dans le fond. La musique me permet de créer sans limites et presque sans contraintes. J’ai fait du solfège et connait les nombreuses règles de la musique mais l’architecture est régie par des lois physiques qui font qu’une erreur peut-être fatale. En d’autres termes, quand je fais une chanson, je me dis que dans le pire des cas personne ne l’aimera et que personne n’en mourra. C’est après pour structurer mes projets musicaux jusqu’à la finalisation que je me rends compte de l’avantage d’avoir un esprit d’architecte. J’ai besoin de cet équilibre pour me sentir bien : évoluer entre la légèreté de la musique et la masse de l’objet architectural.

Est-ce que tu peux nous raconter l’histoire qui se cache derrière « Curvas Peligrosas » ?
Le 10 Mars 2020 je suis partie à Cuba deux semaines avec portable éteint, sans internet. Quand je l’ai rallumé avant de rentrer, surprise, le Corona n’étais plus un virus lointain, toutes les frontières étaient fermées et mon retour de Cuba a été une épopée sans fin. À Cuba je passais mes journées à me balader, observer, discuter avec des gens… à absorber et digérer absolument tout ce qui m’entourait. Je me suis aussi posé des questions sur ce monde qui changeait sous mes yeux et dont les conséquences se voyaient déjà même dans les coins les plus isolés de Cuba. J’ai commencé à écrire les premières chansons de l’EP là-bas puis j’ai continué en rentrant. Je marchais tout le temps toute seule dans les rues ou la nature. Un phénomène était redondant lors de mes balades, un harcèlement de rue presque caricatural. Un jour en prenant un virage j’ai vu ce panneau « Curvas Peligrosas ». Je l’ai compris comme l’expression « courbes dangereuses », car cela faisait écho à mon expérience de femme. Avoir des courbes, être une femme est paradoxalement dangereux, mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas le droit de marcher dans les rues seule, à n’importe quelle heure, habillée comme je veux ? Pourquoi c’est dangereux ? Ce n’est pas un danger physique spécialement mais latent. Puis ma réflexion a bifurqué (si j’ose le jeu de mot) sur l’expression plus premier degré du « virage dangereux ». C’est le monde entier qui prenait un tournant périlleux en rentrant dans cette pandémie finalement. Le double sens du mot a été le leitmotiv de cet EP ; quant au sujet de la chanson éponyme, son élément déclencheur.

Seleminga Curvas Peligrosas

– © Duygu Atceken

Est-ce que tu peux également nous dire comment t’es venue l’envie de mettre cet événement en musique ?
J’en ai eu marre de rester silencieuse face à cette chose devenue ordinaire mais qui reste anormale : le harcèlement de rue. Je veux pouvoir me regarder dans la glace plus tard en me disant que ma musique aura contribué à alimenter le débat, même un tout petit peu. J’aime l’idée de faire de la musique pour triper, mais au moment où j’ai fait cette chanson cela ne me suffisait pas. Surtout, j’avais envie d’associer la voix d’autres protagonistes à la mienne pour parler de cela. Ce sont donc les témoignages de quatre amis hispanophones, Auno, Lauriel, Petite Pic et Odessa qui ont initiés la chanson. J’avais fait rapidement un beat sur lequel ils ont enregistré mais dès que j’ai eu leur voix le morceau s’est construit naturellement autour.

Similaire à Seleminga : Noga Erez est de retour avec le single « End Of The Road » et annonce un deuxième album pour le 26 mars.

Tu as été accompagnée par toute une équipe pour la réalisation de cette vidéo. Comment les as-tu rencontrés ? Et comment avez-vous abouti au concept visuel qui illustre cette vidéo ?
C’est Duygu Atceken, une amie, qui m’a envoyé le profil d’une étudiante en cinéma qu’elle avait trouvé sur Facebook. Il s’agissait de la directrice de photographie Esra Tanriverdi : elle sollicitait des artistes car elle souhaitait réaliser un clip musical pour enrichir son portfolio. On s’est rencontrées, elle a adoré la chanson, son message, puis en a parlé à la réalisatrice Sofia Ayala avec qui elle a créé un concept pour la vidéo. Le point de départ de leur réflexion était « This is water » de David Foster Wallace. Il fait l’analogie entre des poissons ignorant la nature de l’environnement dans lequel ils évoluent ainsi que l’importance du savoir. Dans notre vidéo ce sont les effets de ce harcèlement sur les individus qui ont été retranscris et non le harcèlement en lui-même. En regardant la vidéo on ressent le malaise mais en même temps la force des victimes. Esra et Sofia ont trouvé le moyen de créer avec un très petit budget un décor simple permettant de focaliser l’attention sur l’expression des personnages. J’ai tout de suite accroché à leur idée et ne regrette pas. Puis Alida Stricker, Jagdeep et Brya qui composent le casting sont des amis à nous. Ce sont Sofia et Esra qui ont fait le travail de post-production et j’ai supervisé tout le projet.

« Curvas Peligrosas », comme tes deux précédents singles « Niña » et « Perle », fait suite à ton premier EP « Femme Alpha », un EP qui prenait une direction plus R&B qu’électronique. Vers quoi te diriges-tu aujourd’hui ?
Vers une musique qui me ressemble plus, beaucoup plus hybride et à la frontière de plusieurs mondes. Mais j’ai été surprise par les sonorités techno et trance des derniers sons que j’ai produit. Donc je suppose que c’est cela vers quoi je me dirige pour l’instant.

Enfin, à quoi doit-on s’attendre de ta part pour le reste de l’année ?
La sortie de mon deuxième EP « Curvas Peligrosas » le 26 Mars 2021. Après, si les clubs continuent de rester fermés, probablement la sortie de mon troisième EP à la fin de l’année car il est déjà bien entamé. Sinon encore au moins trois clips. Et peut-être un remix d’un de mes singles (tu pourras me redemander en 2022 si j’ai tenue parole). Par contre si les clubs rouvrent cette année…il faudra peut-être attendre 2023 pour écouter tout cela 😉

Seleminga Curvas Peligrosas


Seleminga est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également la suivre sur Instagram !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !