Quelques notes électro-house, des lignes de guitare en guise de refrain… située à mi-chemin entre une électronique sombre et lumineuse, la musique du duo neumodel diffère de celle de ses pairs. Aujourd’hui, leur musique prend un tournant beaucoup plus personnel, pour ne pas dire intime : elle sert de vecteur pour transmettre l’histoire d’Elisa, qui n’est autre que la moitié du duo. Elisa, c’est le nom, pour reprendre ses propres termes, d’une « princesse transgenre enfermée dans un corps d’homme » ; « Elisa », c’est aussi le nom du nouvel EP de neumodel sorti il y a quelques jours, un conte de fée sonore qui raconte entre les kicks et solos de guitare un parcours de vie. Nous sommes allés poser quelques questions au duo afin de dévoiler les coulisses de la composition de cet EP !

1. Hello Julien, hello Elisa, et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions aujourd’hui ! Tout d’abord, pouvez-vous vous présenter en quelques mots pour ceux qui ne vous connaîtraient pas encore ?

Julien : Je m’appelle Julien, je viens de banlieue parisienne. J’ai commencé la musique en étant fan de Marilyn Manson, je voulais absolument rejouer le riff de « Sweet Dreams » à la guitare. Ensuite j’ai eu plusieurs groupes de rock dans lesquels j’étais chanteur avec mon frère d’enfance. On a fait pas mal de concerts. Le groupe s’est séparé, j’ai ensuite pris le temps d’être un peu seul avant de m’associer avec Elisa, et maintenant je suis la moitié de neumodel. En gros.

Elisa : Elisa, fraîchement libérée de Dysphoriland 🙂 Je suis guitariste. La musique n’est qu’un moyen pour moi, pas une fin. Elle me parle, je l’entends (j’ai l’oreille absolue, l’alarme de police : ré-la / pompier : si-la). C’est une longueur d’onde qui me permet de vivre.

2. Vous êtes actifs sur la scène électronique depuis près de 6 ans, et votre carrière a démarré officiellement avec votre EP « Alphabet ». Comment vous-vous êtes vous rencontrés, et comment avez-vous commencé à faire de la musique ensemble ?

J : On s’est rencontrés en école de pub. On était dans la même classe mais on n’était pas potes. En tout cas, moi je pouvais pas la sacquer. Une fois, en cours d’anglais, il fallait écrire le nom de quelqu’un de connu au tableau pour le faire deviner à la classe. Elisa avait écrit Mark Maggiori, et j’étais le seul à savoir que c’était le chanteur de Pleymo, un groupe qui est une énorme référence pour nous deux. Le soir même on a commencé à parler musique et à en faire ensemble. 3 ans plus tard, « Alphabet » voit le jour.

3. De cet EP ressort particulièrement le titre « DiCaprio On Acid », en featuring avec le rappeur français Sirius Trema, qui vous a permis de gagner en popularité et de vous construire une fanbase. Comment avez-vous vécu ce retentissement ?

J : Avant même qu’il sorte et qu’il fasse son premier stream, on avait déjà tout gagné dans le sens où c’est le titre qui nous a fait signer chez Word Up Records, le label de The Supermen Lovers. C’est lui-même qui nous a dit, « Mortel ce titre ! Je vous signe pour 2 EPs et 2 albums ». Le genre de phrases qu’on avait entendues dans les Petites Annonces d’Elie Semoun quand tu as Franck Dubosc qui sort « j’suis manager de star, je te signe pour 2 albums » ; c’était déjà une réussite en soi.

E : Petite, je regardais le clip de « Starlight » sur M6 avec mon frère tous les matins avant d’aller à l’école. J’ai rencontré Guillaume en 2012 pour travailler avec lui avant qu’il ne nous signe, déjà à l’époque la réalité dépassait la fiction !

4. Vous distillez depuis plusieurs mois les titres de votre dernier EP, intitulé « Elisa ». C’est un EP lourd de sens qui évoque, Elisa, ta propre histoire. Je m’adresse dans un premier temps à vous deux : qu’est-ce qui vous a donné envie de mettre en musique cette transition, une histoire si personnelle et – malheureusement – pas toujours facile à dévoiler en société ? Et comment cette décision a-t-elle été prise ?

E : J’ai pas choisi d’être ce que je suis, et je crois que dans la vie on ne fait pas comme on veut mais comme on peut. C’est à mes parents que j’ai pensé en premier et me retrouver face à eux en disant « papa, maman, j’ai un truc à vous dire » me terrorisait, cela n’avait aucun sens pour moi. J’ai fait comme d’habitude, j’ai pris ma guitare, et j’ai tenté de l’exprimer en musique. Je ne leur ai pas dit je m’appelle Elisa, j’en ai fait un conte de princesse, via la musique !

J : Quand Elisa m’a parlé de sa transition, elle avait de toute façon ce besoin de l’exprimer via la musique. On fait de la musique ensemble, il fallait que neumodel raconte cette histoire. C’est par la suite que l’idée de raconter ça comme un conte est venu. Je me souviens, j’étais en train de me faire tatouer, Elisa m’appelle, je décroche avec l’aiguille dans le bras et direct j’entends « mec on va faire un Disney ! »

5. Elisa (bien que Julien tu puisses aussi réagir), en quoi est-ce que cela t’as semblé nécessaire de le faire ?

E : J’avais pas le choix, un matin j’ai ri et je me suis dis « stop ». Il faut faire les choses pour soi-même, pas pour plaire aux autres. Sans ça je serais morte à petit feu. Au lieu de ça, une rage de vivre s’est emparé de moi. D’où je viens, on ne raconte pas sa vie, on ne se plaint pas, on ne parle pas de soi. C’est une « erreur », pour moi, s’exprimer n’est pas qu’un droit mais aussi un devoir. En l’honneur de tous ceux qui sont différents, et qui se forcent à dissimuler ce qui fait d’eux des êtres à part entière. Je hais l’injustice, et je pouvais profiter d’une position de choix pour faire cette annonce. L’art est un joli moyen de le faire…

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6. Je voulais m’attarder sur l’esthétique visuelle de ce projet dans un premier temps. Les pochettes des singles représentent tantôt une silhouette aux couleurs bleue et rose enfermée dans une cage, tantôt un château plongé dans des couleurs pastels et éthérées ; la pochette de l’EP quant à elle s’inspire des portraits baroques en clair-obscur. Qu’est-ce qui a inspiré ces choix visuels ?

J : Tout l’univers visuel est basé sur celui d’un conte de fée, donc les premières inspirations ont été les contes de Disney, etc. On a ensuite travaillé avec un ami artiste-peintre (Rémy Wyart) avec qui on avait déjà fait des covers pour neumodel. On lui a présenté tout le projet, l’histoire, les différents chapitres de la transition d’Elisa et donc du conte. C’est comme ça qu’on est arrivés sur toute l’esthétique de l’EP.

Neumodel Princess Trans

– artwork du single « Princess Trans » de neumodel

7. Et avant de passer les morceaux de l’EP au crible, lorsque vous avez dévoilé la tracklist sur votre Instagram, je vois que vous l’avez accompagnée d’une phrase forte, qui dit qu’il n’y a pas de « coming out » trans, que tout n’est au contraire qu’évolution. Elisa, est-ce que tu peux approfondir ce message justement ?

E : Il est clair que j’avais une « annonce » à faire. J’aime les punchlines, j’annonçais mon coming out en même temps que je disais que ça n’en était pas un… à juste titre puisque je l’ai fait en musique. Il n’y a pas de coming-out pour dire je suis un homme ou une femme. Je suis brune ou je suis blonde. Pourquoi aurais-je eu à affronter cette épreuve si particulière ? J’ai pas attendu d’être une « femme trans » pour connaître la marginalisation. Alors, pour moi, j’ai juste fait un « ajustement ». J’ai toujours été Elisa. Je ne quittais pas une étiquette pour m’en coller une autre. 
 Je suis juste moi, et je l’ai dit en musique.

Neumodel Instagram Princess Trans Elisa Dysphoriland

– capture d’écran issue de l’Instagram de neumodel

8. L’EP démarre sur le titre « Once Upon A Time », indiquant de cette manière que vous raconter l’histoire d’Elisa à la manière d’un conte. Qu’est-ce qui est venu en premier : l’envie de raconter cette transition en musique, ou est-ce que vous avez commencé à composer et vous avez assemblé les pièces du puzzle ensuite ?

J : Très bonne question. En fait les titres ont naturellement été composés pendant la transition d’Elisa. À ce moment là, il n’était pas du tout prévu de faire cet EP. C’est seulement après avoir décidé de raconter cette histoire qu’on s’est rendus compte que la BO de la transition d’Elisa était déjà toute faite. Chacun des six chapitres avait déjà, naturellement, son titre correspondant.

E : Précisément ! Il y a une mise en abyme certaine quand on sait que je suis née de l’oeuvre et qu’en même temps, j’en suis la génitrice. C’est en ça que notre EP est intéressant selon moi, c’est un vrai puzzle.

9. « Once Upon A Time » est par ailleurs très contrasté : la mélodie est sombre et effrénée, mais les vocalises sont lumineuses et apaisantes ; plus tard, des accords de guitare viennent créer une rupture, une pause impromptue mais qui semblait nécessaire. Pourquoi ce contraste ?

J : On pense rarement la même chose quant à la musique qu’on fait ensemble. Pour moi ce titre est un grand écart entre deux choses bien distinctes : une comptine pour enfant et un club techno. Ce contraste définit parfaitement la musique de neumodel, c’est l’association de plusieurs éléments qui n’ont rien à voir ensemble. Pour ce qui est du pont façon guitare classique, c’est typiquement l’expression pure d’Elisa qui vient du conservatoire avec une formation classique. Et c’est exactement ce qu’il fallait dans cet EP : l’expression d’Elisa.

10. Je me penche ensuite sur « Princess Trans », un titre aux inspirations tropical house léger et dansant. J’ai envie de voir la légèreté de ce titre comme un apaisement, mais je voudrais savoir ce qu’il signifie exactement pour vous deux, pour toi Elisa comme pour toi Julien ?

J : Sans chercher d’explications, quand ce riff de guitare est arrivé, on l’a écouté en boucle de façon addictive, il fallait absolument en faire un track.

E : Le titre me paraît puissant, intense. La légèreté et l’efficacité de ce riff lui colle à la peau. C’est la sublimation d’Elisa, loin de ses ténèbres. Du de la pure bonne vibe (ce qui ne me correspond pas vraiment dans la vraie vie, mais c’était marrant de figer cette légèreté dans ce titre), je ne suis pas « Princess Trans » ! (rires)

11. J’enchaîne ensuite directement sur « The Dress », un titre house énergique à la fois grandiose et anxiogène, sensiblement plus dark que les titres auxquels vous avez habitué votre audience. Comment s’explique l’énergie de ce titre ?

J : Ce qu’on ressent dans ce titre, c’est quelque chose qu’on a toujours voulu exprimer dans notre musique. On vient du métal, depuis le début de neumodel on a toujours cherché à ressentir les sensations de cette culture. On a pu faire l’exercice dans « Midnight in Paris » ou « 713705 » (titres de notre premier album « Rock ») mais avec « The Dress », c’est la première fois qu’on a exprimé autant de violence dans notre style électronique. C’est un son très particulier qui s’inscrit dans un moment violent de la vie d’Elisa. Encore une fois, il fallait qu’elle l’exprime.

E : C’est le dernier titre à avoir été composé, et pour tout te dire, il a été fait en juin de cette année, après la sortie du premier single. C’est le seul titre que j’ai composé en tant qu’« Elisa ». Beaucoup plus intense, et plus simple à la fois que les autres. Plus sombre.

12. Enfin, l’EP se termine sur « Outside », un titre qui semble faire la synthèse des diverses sonorités que l’on a pu entendre auparavant dans l’EP. « Outside » est un mot qui semble être à double-sens ici, un mot que l’on pourrait interpréter littéralement (au sens du dehors) comme métaphoriquement, comme une mise au monde. Quelles images aviez-vous en tête en le composant ?

J : C’est en l’écoutant, qu’effectivement, on a cette image de liberté ; « être dehors ». Et c’est exactement ce sens métaphorique d’une mise au monde qui est là, c’est la libération de la princesse. Tout ça dans le but d’exprimer au premier degré la libération d’Elisa.

E : Tu as tout dit !

13. Je sais que vous venez à peine de sortir cet EP, mais qu’est-ce qui se trame pour la suite ? Doit-on s’attendre prochainement à des live sets ? Des remixes peut-être ? Ou de futures collaborations ?

J : En ce moment on vit pleinement la sortie d’Elisa sans trop planifier la suite. Mais une chose est sûre, on a envie de proposer encore plus de musique électronique, d’enregistrer nos guitares dessus et de défendre tout ça sur scène.

14. Enfin, il y a une question que j’aime bien poser en fin d’interview et que je vous pose à vous deux séparément : est-ce qu’il y a un.e artiste que vous suivez de près en ce moment, et si oui pourquoi ?

J : Je me suis remis pas mal dans du Prodigy ces derniers temps. Sinon plus récemment j’ai adoré l’album MONTERO de Lil Nas X. Je trouve qu’ils ont fait un énorme travail sur l’association de genres, de sonorités et le tout version pop. Gros respect pour ce mec.

E : Je me suis moi-même haha. Je commence tout juste mon projet perso, maintenant que je suis libre, j’ai des choses à raconter ! (rires)


neumodel est à retrouver sur toutes les plateformes de streaming. Vous pouvez également les suivre sur Instagram !

About the Author: Cloé Gruhier

Rédactrice web depuis plusieurs années, j'ai une passion prononcée pour les musiques électroniques et alternatives. Des envolées synthétiques de Max Cooper aux mélodies et textes introspectifs de Banks, mon radar détecte les nouveautés des scènes indépendantes françaises et internationales, et ce entre deux stratégies de communication pour des labels et artistes indépendants !